
Mémoire rugueuse Chagrins Gloires Vécues
- Mr CGV

- 31 mars
- 5 min de lecture
Je n’ai jamais su me fondre dans le moule.
Je ne suis pas né pour ça.
Je suis né pour tracer ma route, même quand elle passe par des chemins cabossés, des virages serrés, des nuits trop longues et des matins qui sentent le café brûlé et la détermination.
Avant les SSII, avant les open spaces, avant les badges et les tickets resto, j’ai eu un bar‑restaurant à Orléans.
Avec mon père.
Un endroit qui sentait la friture, le cuir des tabourets, le café serré, les plats du jour qui mijotent, les rires, les gueules fatiguées, les habitués qui posent leur solitude sur le comptoir.
Ça aurait pu être beau.
Ça aurait pu être simple.
Mais mon père a littéralement bu le fond de commerce.
Verre après verre, il a noyé les bénéfices, fait fuir les clients, attiré les parasites qui profitent des hommes trop saouls pour se défendre.
J’ai vu un commerce mourir comme on voit un moteur serrer : lentement, puis d’un coup.
J’ai compris ce jour‑là que la loyauté ne protège pas de la trahison.
Et que dépendre de quelqu’un, même de son propre père, peut coûter très cher.
Après ça, j’ai bossé à Paris en vivant à Orléans.
Les allers‑retours, les trains du matin, les retours tardifs, les sandwichs froids, les néons.
Et une compagne qui me trompait depuis un an.
Quand elle me l’a dit, je n’ai pas fait de scène.
Je suis parti.
Je ne reste jamais là où on me manque de respect.
C’est ma règle.
Elle m’a sauvé plus d’une fois.
Puis il y a eu le licenciement injuste, le procès, la colère froide.
J’ai mis mon CV sur Monster, puis je l’ai oublié.
Jusqu’au jour où Dubaï m’a appelé.
Bank of Dubai.
Logement, salaire démentiel, Porsche, Ferrari ou Lamborghini au choix.
Le genre d’offre qui fait tourner la tête.
On a parlé, on s’est vus en visio, tout était vrai.
Mais je connais la philosophie de ces États du Golfe.
Je connais le prix humain derrière les vitrines.
Et je ne suis pas à vendre.
J’ai refusé.
Sans hésiter.
Je préfère rouler dans une vieille bagnole qui sent l’essence et la liberté que dans une supercar qui sent la compromission.
Après ça, j’ai travaillé deux ans pour une assurance à Chartres, tout en vivant à Orléans.
Deux ans de “le mois prochain on t’embauche”.
Deux ans de promesses qui s’évaporent comme la buée sur une vitre.
Un jour, j’ai dit stop.
Je suis parti à Montpellier.
Parce qu’il y a un moment où le foutage de gueule devient une langue étrangère qu’on refuse d’apprendre.
À Montpellier, j’ai grimpé.
Responsable opérationnel, soixante‑dix ingénieurs sous ma responsabilité.
Une vie qui sentait la réussite, les serveurs qui ronronnent, les salles machines qui vibrent comme des moteurs.
Et puis la vie m’a frappé en plein cœur.
La mère de mon fils — escort girl assumée, femme libre, femme vraie — est tombée enceinte.
Notre fils est mort in utero.
Avortement thérapeutique.
5 avril 2012.
Une date qui ne s’efface pas.
Elle a explosé de l’intérieur.
Elle avait peur que je devienne “comme les autres”, que je lui reproche un jour ce qu’elle n’avait jamais voulu.
Je n’ai rien reproché.
Mais la peur détruit plus sûrement que la faute.
Notre couple n’a pas survécu.
Avant de quitter Montpellier, j’ai repris des études.
Architecte d’intérieur paysagiste.
Changer de matière, de rythme, de respiration.
Passer des salles serveurs aux espaces à vivre, des câbles aux textures, des tickets d’incident aux plans, aux volumes, aux lumières.
J’avais besoin de beauté.
De concret.
De créer quelque chose qui ne plante pas à cause d’un bug.
Puis je suis revenu à Chartres.
Cinq ans après en être parti.
Une boucle étrange.
Et l’assurance m’a refait la même promesse.
La même.
Et, comme la première fois, une fois le travail terminé, ils ont “oublié”.
Je me suis retrouvé au chômage.
Encore.
Toujours pour les mêmes raisons : la parole des autres ne vaut rien quand elle n’est pas tenue.
C’est dans ce vide‑là que le whisky est entré dans ma vie autrement.
Un jour, j’ai poussé la porte d’une boutique de produits écossais et irlandais.
Ça sentait la tourbe, le bois, les épices, les Highlands.
J’aime le whisky.
J’aime les histoires qu’il transporte.
J’aime la chaleur qui monte dans la poitrine.
On m’a proposé de vendre pour les fêtes.
J’ai dit oui.
C’était mieux que le chômage, et surtout, c’était vivant.
Ça me rappelait mon bar‑restaurant : les gens, les voix, les verres qui racontent quelque chose.
Je vendais tellement bien que la boutique n’avait jamais fait autant de chiffre.
La propriétaire m’a confié la coordination des franchisés.
Puis le développement de la franchise.
Au salon, j’ai signé onze nouveaux franchisés.
Onze.
Et elle a encaissé les chèques.
Puis elle a fermé.
Puis elle a disparu.
Sans me payer.
Sans me verser mes royalties.
Près de quinze mille euros envolés.
Encore une fois, quelqu’un avait bu le fond de commerce — mais cette fois, pas avec de l’alcool.
Ce jour‑là, tout s’est aligné :
mon père ivre dans le bar,
les patrons qui promettent “le mois prochain”,
les SSII qui licencient pour faute imaginaire,
la franchise qui disparaît avec la caisse.
J’ai compris une chose simple :
je ne veux plus que ma vie dépende de gens malhonnêtes.
Alors j’ai créé Mr CGV.
Pas pour être mon propre patron.
Pas pour “réussir”.
Pas pour me mettre en scène.
Mais pour une raison beaucoup plus essentielle :
je refuse que d’autres décident de qui je suis, de ce que je vaux, et de la direction que doit prendre ma vie.
J’ai refusé Dubaï.
J’ai quitté des postes confortables.
J’ai repris des études quand tout s’écroulait.
J’ai été barman, ingénieur, vendeur, responsable, étudiant, indépendant.
J’ai perdu un fils, des amours, de l’argent, des titres, des promesses.
Mais je n’ai jamais perdu ça :
je n’ai jamais trahi mes idées.
Je n’ai jamais accepté de devenir la version de moi que les autres projetaient.
Je suis un homme qui avance.
Qui cuisine, qui écrit, qui crée.
Qui aime les bons plats, les bons whiskies, les moteurs qui vibrent, les routes qui s’ouvrent, les nuits qui sentent l’essence chaude et la liberté.
Je suis un homme qui ne se renie pas.
Si je raconte tout ça aujourd’hui, ce n’est pas pour me mettre en lumière.
C’est pour dire à ceux qui me lisent que c’est possible.
Qu’on peut refuser le moule.
Qu’on peut rester soi‑même.
Qu’on peut vivre debout, même quand tout pousse à se coucher.
Je ne suis pas un exemple.
Je suis juste la preuve que c’est faisable.



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